Panique dans les CDEC ?

Ayant acquis une longue expérience de contacts et de lobbying auprès des instances gouvernementales, les corporations de développement économique communautaire (CDEC), dont le Regroupement économique et social du Sud-Ouest (RESO), voient leur stratégie mise en échec par les annonces de coupures du gouvernement Couillard. À la recherche du déficit zéro à court terme, mais également vers un démantèlement profond de « l’État social », la gang à Couillard considère, pour l’instant, que les CDEC et leur mission de développement local ne font plus partie du portrait. Conséquemment, l’économie sociale, fleuron politique d’une CDEC comme le RESO, risque d’en prendre pour son rhume.

L’enjeu ici renvoi à une divergence politique sur le terrain économique. D’un côté les CDEC développent de l’économie sociale insérée en tant qu’alternative au laissez-faire économique, bref, une sorte de « capitalisme à visage humain ». De l’autre, les tenants du tout à l’économie privée et du démantèlement de l’État social soutiennent la mainmise du capital sur le fonctionnement de la société.

Pourtant…

Les CDEC qui pratiquent une politique de concertation et de partenariat pour développer l’économie locale privée ainsi que l’économie sociale sont sans doute un peu abasourdis du manque d’écoute gouvernemental compte tenu des résultats forts appréciables en terme strictement économique. Jouant sur le tableau de la réussite économique avec des résultats attrayants en économie locale, attirant des appuis à leur cause venant des centrales syndicales autant que de gens d’affaires, dont Vincent Chiara un ennemi juré du mouvement social de Pointe-Saint-Charles, le RESO et les CDEC n’ont pas réussi à convaincre le gouvernement de leur pertinence du rôle économique et social. Elles multiplient donc ces derniers temps les interventions à coup de pétitions, de lettres et de demandes de soutien autant auprès des milieux d’affaires que dans les mouvements sociaux. Cette prise de position et cette campagne assez inédite des CEDC, au-delà du fait que nombre d’acteurs locaux dans toutes les régions du Québec apprécient leurs rôles, les faits basculés plus clairement dans le vaste mouvement contre l’austérité » qui se développe actuellement au Québec. Cette campagne des CDEC nous amène à mettre en doute leur trajectoire et leurs positions politiques dans le sens où les CDEC restent porteurs de la vision économique dominante (économie sociale et capitalisme à visage humain où l’État providence joue un rôle majeur) dans les mouvements sociaux et plus particulièrement auprès des centrales syndicales et même de Québec solidaire.

Les limites de la collaboration en système capitaliste

Issus des milieux communautaires à la fin des années 1980, mais délaissant la position critique traditionnelle du mouvement communautaire autonome des années 1960-70 face à l’État les CDEC s’engagent sur le terrain économique. Elles ont adopté une stratégie d’action basée sur la collaboration, le partenariat et la recherche du consensus entre tous les groupes d’intérêt de la société (mouvements sociaux, patronat et État). L’État n’est pas vu comme « un adversaire », mais comme un partenaire. Alors qu’au Sommet économique de 1996 sur le déficit zéro le mouvement communautaire autonome et les féministes quittaient le Sommet avec fracas, les tenants de l’économie sociale demeuraient « solidaires » de la stratégie gouvernementale et obtenaient une reconnaissance de l’État. Première véritable fracture idéologique entre les milieux militants du communautaire et les leaders de l’économie sociale, il n’y aura pas vraiment de répercussions négatives sur les liens plus ou moins formels avec le mouvement communautaire. La mise est sauvée. Mais il est clair que depuis 1996, le secteur de l’économie sociale a été nettement favorisé par rapport au mouvement communautaire autonome sur le plan du financement.

Les ambigüités de la collaboration et du partenariat avec l’État et autres intérêts privés

Ça ne date pas d’hier que les CDEC entretiennent des positions ambiguës. Au niveau local, plus précisément dans l’arrondissement Sud-Ouest de Montréal, le Regroupement économique et social du Sud-Ouest (RESO), leader historique au sein des CDEC, appelle en ce moment la communauté locale à se mobiliser y compris le mouvement communautaire du Sud-Ouest, partenaire formel du RESO. Cette pratique du RESO tend à favoriser une sorte de statu quo économique, ce qui revient à dire la prédominance des intérêts des plus puissants de la société, ceux du milieu des affaires. C’est ainsi, à titre d’exemple, que le RESO en 2005-2006 a tenté de jouer les conciliateurs dans le dossier du déménagement du casino dans le quartier Pointe-Saint-Charles. Face à une vive contestation sociale, il s’est retrouvé formellement du côté des promoteurs, des politiciens et des gens d’affaires. La seule différence, le RESO a tenté d’obtenir certaines concessions de la part du promoteur, la milliardaire Loto-Québec.

De fait, le RESO a « objectivement » miné pendant plusieurs mois la solidarité sociale et la lutte épique et victorieuse dans la rue qu’a menée le mouvement social de Pointe-Saint-Charles et ses alliés contre le projet récréotouristique du casino de Montréal dans le quartier en 2005-2006. Aujourd’hui, c’est le retour du pendule. Le RESO demande aux groupes sociaux d’être solidaires de sa situation (alors qu’il ne l’a pas été en 2005-2006) face aux politiques d’austérité du gouvernement Couillard. D’ailleurs, oublie significatif, dans le libellé de la pétition pour sauver le mandat des CDEC on ne fait aucune mention à l’économie sociale option économique réputée être « plus proche » des milieux communautaires.

Dans le bras de fer financier actuel, le directeur général du RESO Pierre Morissette dénonce le gouvernement et affirme même qu’il s’agit de « la fin d’un pacte social ». Dans sa lettre du début novembre 2014, il se voit contraint publiquement de se distancer du gouvernement en place lorsqu’il écrit que « le gouvernement Couillard et ses ministres acquis aux soi-disant vertus du néolibéralisme miseront davantage sur l’enrichissement individuel selon la théorie, fortement contestée par l’OCDE elle-même, que plus il y a de riches, plus la société dans son ensemble en bénéficie, ce qui est également contredit par l’écart grandissant entre les riches et les pauvres dans les pays occidentaux, y inclus le Canada. ». L’esprit de ce texte est qu’il laisse sous-entendre implicitement que les prédécesseurs de Couillard, (Jean Charest au parti libéral, Lucien Bouchard, Bernard Landry et même Pauline Marois au PQ) n’étaient pas partie prenante du néolibéralisme. La différence ici semble tenir uniquement à la longueur du couperet étatique qui a fini par rejoindre les CDEC.

Fin de la trêve pour les 99%

Dans le champ politique et économique, les leaders de l’économie sociale participent au repositionnement du courant social-démocrate dont la tendance nettement majoritaire partout en occident se transforme en courant social libéral. Ce courant ayant adopté le créneau économique de la droite libérale tout en étant sensible aux enjeux sociaux, les leaders de l’économie sociale se sont peut-être crus « protégés » depuis ce supposé pacte social de 1998. Ils ont pu poursuivre leurs avancées et leur projet indépendamment du fait que des gouvernements néo-libéraux se sont succédé à Québec ou à Ottawa.

Mais Couillard et ses économistes patentés viennent de déclarer la fin de la trêve. Le démantèlement par petits coups des protections sociales exercées par les gouvernements précédents ne leur apparaît pas efficace. Il semble qu’avec Couillard plus rien ne tient s’il n’est pas orienté vers l’objectif à court terme du déficit zéro cousu étroitement au démantèlement radical des structures de l’État social. C’est sur ce dernier point que la rupture se consacre entre le gouvernement et les CDEC qui rejoignent ainsi le vaste mouvement social du refus de l’austérité.

Du coup, l’économie sociale, tributaire de son association avec l’État, risque d’en prendre pour son rhume. D’autant plus que l’économie sociale constitue, pour une bonne partie de la gauche sociale (mouvement communautaire, mouvement féministe, mais surtout le mouvement syndical) jusqu’à Québec solidaire, « l’alternative économique » au capitalisme sauvage. Mais il y a là une formidable ambiguïté économique portée par les CDEC et entérinée par la gauche ce qui dénote la faiblesse sinon l’absence d’une véritable alternative de société. Car l’économie sociale n’est que le volet « humaniste » s’intégrant à l’économie capitaliste de marché.

Ainsi, à titre d’exemple, les objectifs d’intervenants économiques, apparemment aussi disparates que les grands milieux d’affaires et les CDEC, se rejoignent. Alors, si les mots ont un sens, et au-delà des grandes déclarations de principes, voici quelques positions :
• Améliorer la productivité et la compétitivité des entreprises :
« Dans notre économie mondialisée, il y a aussi un monde d’opportunités. Dans ce contexte, la compétitivité et la productivité des entreprises montréalaises devient un enjeu prioritaire »
Développer Montréal quartier par quartier, perspectives 2012-2017 – page 18, Réseau des CDEC

« Deux grands enjeux ont été identifiés par la Chambre pour permettre à l’agglomération urbaine de Montréal d’accroître sa compétitivité et de soutenir son développement économique : le financement des villes et l’amélioration de la compétitivité des entreprises».
27 janvier 2014 – mémoire de la Chambre de commerce de Montréal lors des prés- consultation budgétaires à Québec.

« La productivité, un mot parfois honni, est sans contredit un déterminant essentiel du niveau de vie d’une société. Une productivité plus élevée permet de produire plus de biens et services avec le même effort de travail. » « Tous les partenaires – gouvernement, mais aussi employeurs, travailleurs, milieu de l’éducation et milieu communautaire – doivent travailler ensemble afin de mettre en œuvre ces pistes»

Norma Kozhaya, vice-présidente à la recherche et économiste en chef du Conseil du patronat du Québec – Premières en Affaires, p. 8 – 31 octobre 2014

Au fond, les CDEC disent la même chose que les forces dominantes du capitalisme néo-libéral. Tout le monde tire dans le même sens : compétitivité, productivité, croissance, concurrence alors que les deux plus importantes associations d’affaires du Québec appuient la réforme Couillard. Nous n’avons pas grand-chose à gagner avec une économie sociale liée au capitalisme, sauf quelques illusions. Le véritable avenir émancipateur de l’économie sociale ne peut pas être autre qu’anticapitaliste.

Ils n’oseront pas

Voilà, ce que se dit une majorité dans les mouvements sociaux qui croit encore « qu’ils n’oseront pas » sous l’influence de ses leaders. Pourtant les forces politiques de droite, y compris les soi-disant socio-démocrates, l’ont fait et ils le font dans nombre de pays européens où existent des mouvements sociaux forts. Et cette fois tout laisse croire que Couillard et sa gang vont oser le démembrement accéléré de l’État social et dans ce cas les structures d’encadrement de la résistance des mouvements sociaux ne sont pas prêtes ni aux rapports de force dans la rue ni aux suites, c’est-à-dire la répression qui s’en suivra. Les appareils sont encore en mode de négociation que l’État ne veut pas.

L’enjeu qui se jouera dans les prochaines semaines et les prochains mois est de savoir si les bureaucraties syndicales et autres dirigeant-e-s réussiront à contenir la grogne de la base sociale.

Ils ne céderont plus rien

Dans ce contexte, est-ce le début de la fin du vaste projet de la mouvance de l’économie sociale à la québécoise ? Sans aucun doute si les mouvements sociaux n’arrivent pas à créer le rapport de force pour renverser la vapeur face à l’État et aux forces économiques dominantes. Le mouvement étudiant nous l’a montré en 2012, seules la rue et les perturbations économiques peuvent arrêter le saccage prévu de l’État social.

Prenant à la fois consciente de sa puissance numérique et de sa dramatique impuissance, le mouvement social, tous terrains confondus, se trouve à une de croisé des chemins (il y en aura d’autres). C’est dans cet espace que les militantes et les militants radicaux impliqué-e-s sur le terrain peuvent le mieux jouer leur rôle d’information, de conscientisation et de mobilisation et pourquoi pas d’agitation visant à rompre avec un système qui nous détruit et de bâtir des collectivités et un environnement où il nous sera donné de commencer à vivre.

Un paradigme libertaire à développer

Cette crise, littéralement provoquée par le gouvernement Couillard avec l’appui tacite de l’opposition de droite (CAQ et PQ), entrouvre tout de même des portes sur d’autres perspectives pour peu que l’on veuille y entrer. Le démembrement accéléré de l’État social en vue mérite une farouche résistance. Pas dans le sens de vouloir protéger à tout prix l’État bureaucratique que nous proposent les directions syndicales (de toute façon cet État est en faillite morale) mais de protéger les services et le filet social que la société s’est donné. Il y a une sérieuse bataille à mener pour reprendre la maîtrise collective de nos services publics et d’en faire de véritables services collectifs autogérés. C’est cette bataille qui n’est malheureusement pas encore entamée et qui représente actuellement la faiblesse majeure face aux visées du capital.

Comme l’écrit Raoul Vaneigem dans un texte d’août 2012 « L’État n’est plus rien, soyons tout », nous sommes arrivés au temps d’un nouveau paradigme politique, déjà amorcé et/ou qui couve dans de nombreuses sociétés. Terminons par quelques extraits du texte de Raoul Vaneigem :

« Non seulement l’État n’est plus en mesure de remplir ses obligations en vertu du contrat social (exemple ici du modèle québécois, c’est nous qui soulignons), mais il rogne sur les budgets des services publics, il envoie à la casse-tout ce qui, pour le moins, garantissait la survie, à défaut de permettre à chacun de mener une vraie vie. Et cela au nom de cette gigantesque escroquerie baptisée du nom de dette publique.

Il ne lui reste plus qu’une seule fonction : la répression policière. La seule sauvegarde de l’État, c’est de répandre la peur et le désespoir. Il y réussit assez efficacement en accréditant une manière de vision apocalyptique. Il répand la rumeur que demain sera pire qu’aujourd’hui. La sagesse consiste donc, selon lui, à consommer, à dépenser avant la banqueroute, à rentabiliser tout ce qui peut l’être, quitte à sacrifier son existence et la planète entière pour que l’escroquerie généralisée se perpétue. »

« Ce qui va contraindre les collectivités locales à mettre en place une gestion du bien public mieux adaptée aux intérêts vitaux des individus. Il serait illusoire de penser que libérer des territoires de l’emprise marchande et instaurer des zones où les droits humains éradiquent les droits du commerce et de la rentabilité s’accomplira sans heurts. Comment défendre les enclaves de la gratuité, que nous allons tenter d’implanter dans un monde quadrillé et contrôlé par un système universel de prédation et de cupidité ?
Que sommes-nous prêts à mettre en place pour pallier la défaillance d’un État qui non seulement ne sert plus les citoyens, mais les vampirise pour nourrir la pieuvre bancaire internationale ? »

Ce débat est déjà ouvert dans les vastes milieux de la résistance contre la logique du système capitaliste. Faut l’amplifier.

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