Le B7 : cession « officielle » et quelques leçons d’une lutte exemplaire

Qui dans les milieux de gauche alternatifs à Montréal n’a pas entendu parler du Bâtiment 7 (B7), et par ricochet du Centre social autogéré de Pointe-Saint-Charles (CSA)?
Petit rappel : Après 3 ½ ans et demi d’une bataille incessante menée par le Collectif 7àNous et le CSA, un accord de développement est obtenu à l’Hôtel de Ville de Montréal le 22 octobre 2012. Le groupe Mach, grand capitaliste immobilier, cédait alors le Bâtiment 7 pour 1$ + un don de 1 million$ et la décontamination du site. C’était une 2e défaite en 7 ans face au mouvement social du quartier qui, lors de sa victoire contre le casino, avait fait tomber du même coup une entente de 25 millions$ entre Loto-Québec et le groupe Mach. Cette longue bataille exceptionnelle est racontée dans un petit livre d’une centaine de pages publié aux Éditions Écosociété : « Bâtiment 7, victoire populaire à Pointe-Saint-Charles ».

L’après d’une victoire politique

Plusieurs pourraient croire qu’une décision unanime des élu-e-s municipaux comme dans le cas du B7, confirmant la victoire politique du milieu militant de Pointe-Saint-Charles, auraient pu signifier que le « repos du combattant » était arrivé. C’est souvent ce qui se passe lorsqu’une lutte réussie reste dans les esprits comme une sorte de moment difficile à passer vers la reprise du train-train quotidien.

Ce genre de trêve légitime pour reprendre son souffle n’est en réalité qu’une pause et si la pression populaire et militante n’est pas maintenue sur le terrain par une sorte de « veille active », les déceptions risquent d’avoir des effets démobilisateurs. On l’a vu en maintes occasions dans notre quartier ou ailleurs. Par exemple, sur le plan local, l’immense victoire populaire contre le déménagement du casino en 2006 n’a pas eu les retombées qu’un mouvement social aurait pu souhaiter après avoir accumulé un réservoir de sympathie et d’appuis considérables. Entre autres, nous n’avons pas pris correctement la mesure de ce qui se tramait sous nos pieds c’est-à-dire le développement urbain spectaculaire vers l’embourgeoisement du quartier. Pour plusieurs raisons, qu’il serait trop long ici à énumérer et analyser, le mouvement social de Pointe-Saint-Charles a rapidement perdu l’initiative acquise durant une année de lutte intensive qui aurait pu déboucher sur un projet, une vision d’appropriation de notre territoire (le quartier, la communauté locale) en opposition contre le capitalisme immobilier. Le quasi-échec du mouvement social contre l’implantation du projet du Nordelec (1000 condos) 6 mois plus tard a fait remonter à la surface des failles non négligeables autour des objectifs de la résistance et surtout de leur signification politique. On peut même faire un parallèle avec les résultats de la victoire du mouvement étudiant de 2012 contre la hausse des frais de scolarité et se demander pourquoi ce mouvement ne s’est-il pas poursuivi vers l’objectif d’une réelle gratuité de l’éducation.

Bref, on constate que des graines pour une transformation radicale sont semées dans ces splendides batailles de résistance. Mais si le nouveau terreau de conscientisation et de politisation des enjeux vécus par des portions significatives de la population n’est pas « travaillé » et maîtrisé sur une « perspective longue» de transformation sociale autonome, alors les effets positifs de telles luttes se perdent en grande partie ou sont récupérés par l’État, les institutions et le statu quo dominant. Cela pose certainement l’enjeu difficile de la « mobilisation permanente », plus ou moins possible à maintenir à l’intérieur du système de domination actuel, comme peuvent le constater nombre de militant-e-s.

Le cas du B7

Le « cas » du B7 semble sortir de ce schéma démobilisateur à l’heure de 2017. Pour le collectif 7àNous, ses militant-e-s et sympathisant-e-s, cela n’a pas été très long pour s’apercevoir que ces 3 ½ ans et demi de la lutte initiale et de sa formidable victoire n’étaient qu’un premier pas, une première phase d’une bataille sociale et politique qui ne devait pas s’arrêter, qui ne pouvait pas s’arrêter. Si nous voulions que le bâtiment 7 soit effectivement cédé à la communauté locale, une deuxième période de « pression », pourrait-on dire, s’avérait inévitable même si naïvement nous avons largement sous-estimé les embuches de toutes sortes, dont celle de la « bataille à l’usure ».
Quittant le terrain de la confrontation politique directe (faute d’enjeux de mobilisation exacerbés) au lendemain de la décision politique, le collectif 7àNous s’est engouffré dans les méandres de la négociation vers la cession du bâtiment 7. Dans une société largement structurée en fonction des intérêts des institutions privées ou publiques qui façonnent le côté bureaucratique de la société capitaliste, le réseau militant, encore imprégné de la victoire politique d’octobre 2012, a failli se faire bouffer complètement.

Pour les militant-e-s libertaires autour du CSA, pour qui la stratégie de l’action directe est une donne primordiale, cette « après victoire politique » aurait, peu s’en fut, lui être fatale. En effet, la vaste majorité de son « membership » (le CSA a regroupé 4 à 600 sympathisant-e-s et militant-e-s sur sa liste active durant plusieurs années) est passée à autre chose ou restée en attente d’une nouvelle poussée d’adrénaline sur le terrain direct de lutte politique confrontationnelle. La démobilisation était visible. Heureusement, et c’est là un point majeur, un petit groupe d’irréductibles a maintenu une présence assidue dans ce qui s’est avérée une poursuite de la lutte sous d’autres formes. On invoquera diverses raisons pertinentes à ce constat: enracinement dans le quartier, volonté indomptable de réaliser un projet collectif de transformation sociale, motifs politiques divers, etc. Mais au total, un noyau d’une dizaine de militantes et militants locaux associés au CSA s’est investi dans la poursuite d’une lutte qui n’avait rien de « glamour » et qui avait tout d’un scénario de défaite appréhendée. Apprentissage de la résilience, de la patience, de l’encouragement et même des doutes face aux éternelles lenteurs et embuches bureaucratiques. On peut en dire autant de quelques militant-e-s du communautaire pour qui l’abandon de la lutte n’était pas une solution.

La grande noirceur bureaucratique fait partie de la lutte

Le groupe Mach, suite à la perte d’un bâtiment, n’avait pas du tout l’intention de faciliter la tâche du collectif 7àNous. Blocages en tout genre, plus ou moins subtils, non-entretien et non-protection du bâtiment 7 soumis aux intempéries, négociations non sérieuses, etc. Il est heureux encore que ce bâtiment laissé carrément à l’abandon par son propriétaire ne se soit pas envolé en fumée comme il est de coutume dans de telles situations . Bref, tout de l’attitude visant à faire lâcher prise au collectif 7àNous pour récupérer un bâtiment et un terrain où aurait pu être construit quelques centaines de condos. Ces derniers 4 ans et demi ont été une précieuse leçon de science politique de terrain, démontrant la nature profondément sombre du système politique et économique dans lequel on patauge. Système hautement profitable aux pouvoirs du fric qui peuvent contourner continuellement les obstacles qui ne font pas leur affaire par le lobbyisme, la corruption, le marketing ou autres manigances moralement, légalement ou éthiquement acceptables ou inacceptables dans une société.

Durant plus de 54 mois, on n’a pas idée des contraintes légales ou non qu’il a fallu franchir pour « simplement » faire appliquer concrètement une décision politique, soit la cession formelle du bâtiment 7 à la communauté locale. Le parcours du combattant, c’est bien l’image qu’il nous vient à l’esprit. Mais il faut bien l’affirmer. Toutes ces « manœuvres » ne font pas partie de l’exceptionnel, mais du fonctionnement « normal » d’une société où l’argent et le pouvoir dominent surtout lorsque les intérêts des puissants sont en jeu. En situation non révolutionnaire comme la nôtre (où la normalité existante est encore loin d’un point de bascule vers une alternative de changement radical), la grande noirceur bureaucratique mérite qu’on s’y attaque comme un champ de lutte incontournable. Pas qu’il nous faut battre la bureaucratie sur son terrain, et c’est là l’enjeu où bute nombre de luttes de « transformation radicale », mais il faut nous donner les moyens de court-circuiter la logique bureaucratique, comme nous devrons le faire sur le plan politique, culturel, social et économique.

Une stratégie mobilisatrice

Situations difficiles que causent les interminables attentes de réponse ici et là. Dégradation du bâtiment qui fait augmenter à vue d’œil les coûts éventuels de restauration. Difficultés de maintenir l’intérêt de groupes intéressés à s’y localiser et découragement de certains projets d’habiter dans le bâtiment. Tensions à l’occasion dans le collectif 7àNous. Bref, le collectif 7àNous se devait de trouver et de « forcer » une issue à ces blocages.

Quelque part vers la fin de l’année 2015, le Collectif 7àNous décide que dorénavant il agirait comme si la cession du bâtiment était un fait accompli. On fonce. Les quelques projets en dormance sont réactivés, la course au financement relancée, les pressions et négociations sur les politiques et le proprio intensifiées (entre autres pour avoir accès au bâtiment), les communications externes ranimées. Au bout d’un an, à l’automne 2016, le vent a tourné. Le Collectif 7àNous et sa très petite équipe salariée à temps partiel mais investie à temps plein (2-3 personnes) a remis son projet sur les rails. Les quelques militant-e-s CSA, dont le collectif s’est dissout en mars de cette année (2007-2017), s’organisent concrètement autour des projets de brasserie, café/bar, épicerie autogérée, cuisine collective. Bref, les solidarités se resserrent avec en prime l’intérêt de nouveaux projets et de quelques subventions obtenues, tout ça sous le regard de la cinéaste Ève Lamont qui nous a immortalisés dans le film « Le chantier des possibles », sortie en octobre 2016, six mois avant le dénouement. Fameux!

On l’a échappé belle et on lève le verre


Ouf!, en ce 28 avril 2017, la cession est formellement confirmée sur la signature d’un acte notarié alors que les travaux de restauration ont débuté 25 jours plus tôt. Le Bâtiment gratuit nous a coûté la jolie somme de 60,000$ pour un simple autographe au bas d’un document notarié. Mais, nonobstant ce genre de facture nauséabonde (mais que d’aucuns dans notre société de fric considèrent comme normale), il s’agit avant tout de la signature d’une seconde victoire politique autour d’une stratégie d’intervention du Collectif 7ànous qui s’est avérée habile dans les circonstances. Pour l’instant, un certain acteur du « système immobilier » n’a pas pu avoir notre peau. C’est sans doute ce que nous avons fêté (le champagne a même coulé) en levant notre verre en cette fin de vendredi printanier dans le bâtiment actuellement en rénovation et tout au long de cette fin de journée sur la Well (petit local socio-culturel rue Wellington).

La lutte continue

Le projet du B7 n’est qu’une goutte d’eau qui se fraie un chemin dans la jungle spéculative de Montréal. Il n’arrivera pas à lui seul à changer le cours des flots. Il faudra que des projets de rupture d’avec la logique capitaliste se multiplient. Il est cependant un message, un reflet de la rude bataille de transformation sociale, politique, culturelle et économique qui nous attend tous et toutes et que nous menons. Au sein de cette société qui nous entraîne dans une fuite en avant de la croissance à tout prix, il nous faut inventer et préparer la rupture. Nous sommes prévenus.

Voyons alors le projet du B7 comme un essai, une volonté collective de forger des repères, de tracer un chemin, de rejoindre et converger avec d’autres pour construire un projet large d’émancipation à tous les niveaux, nécessaire à la disjonction d’avec le capitalisme. L’Idéal libertaire ne sera sans doute pas atteint, mais osons simplement dire que les quelques briques que nous assemblons seront autant de pistes de solution.

La bataille de la vie et de l’émancipation se poursuit.

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