Une écolo prise en otage à Pointe-Saint-Charles : y’en a marre des embouteillages!

J’ai choisie, en 2001, de venir m’installer à Pointe-Saint-Charles. J’étais attiré par l’ambiance « village urbain » qui y règne, effet direct de sa longue histoire de luttes populaires, mais aussi de son aspect géographique. Entouré de barrières – autoroutes, fleuve, canal, chemin de fers – la Pointe est un quartier enclavé, physiquement séparé de la métropole dont le Centre-Ville est, en réalité, son voisin immédiat. A la Pointe, les voisines, les voisins se parlent dans la rue, potinent, s’occupent du bon voisinage. Ma fille de 5 ans navigue aisément son quartier, comme en région, quoi.

Ceci étant dit, je me suis rapidement butée aux désavantages d’habiter un endroit qui a seulement cinq points d’accès.  Ma maison se situe à mi-chemin entre le pont Victoria et le pont Champlain; matin et soir, c’est l’embouteillage sur les grandes artères. Les banlieusards pressés, et souvent enragés, prennent d’assaut nos rues, nos entrées, nos sorties, tous les jours de semaine aux heures de pointe. Heureusement que j’ai fait le choix de me déplacer en vélo à l’année longue! En 2001, j’arrivais encore à profiter de mes randonnées quotidiennes en me faufilant sans avoir à faire trop de manœuvres dangereuses.

 

2013 À qui la Pointe 2

marco silvestro

 

Quelques années plus tard, explosion de construction de condos par des promoteurs capitalistes soifs de profits. Des dizaines de milliers de condos à deux pas de chez moi! Autour du pont des Seigneurs, le projet du Nordelec et celui du Canal. Autour du pont Wellington, le district Griffin. Pour ne pas mentionner tous les projets de moyenne et petite envergure qui poussent comme des champignons. Tous en même temps! Quand les rues ne sont pas encombrées d’équipement lourd, de panneaux de signalisation et de travailleurs, elles sont carrément fermées ou déroutées. Les embouteillages sont maintenant monstres. Et tous les bénéfices que je tire du transport actif sont effacés par le stress, par la  peur : de me faire engueuler, de me faire tabasser, de me faire écraser.

 

anna kruzynski

anna kruzynski

Vous me direz, « prenez les pistes cyclables ». Je veux bien, mais elles aussi sont fermées ou déroutées. Ou encore, vous direz « c’est temporaire ». J’aimerais y croire, mais pour chaque nouveau projet de condos, il y a des centaines, voire des milliers de nouvelles voitures qui circuleront sur nos rues. Ce n’est que le début.

pont_champlain

www.lapresse.ca

Et là, « cerise su’ le sundae ». Le pont Champlain est en ruine. Je n’arrive plus à sortir n’y à rentrer dans mon quartier.

Alors l’autre jour, entre deux grandes respirations, je me suis dit que j’allais prendre la passerelle (piétonnière) Atwater. Il y aura de la neige, mais bon, au moins je pourrais passer. Diantre! Que vois-je! Un nouveau panneau de signalisation. Fermeture de la passerelle pour le mois de décembre!

Ca y est. Je suis prise en otage.

Pour me remonter le moral, je rêve, je fomente un plan. Puisque je ne peux plus quitter mon quartier, je démissionne de mon travail au Centre-Ville. Je me mets à l’agitation à temps plein. J’ameute mes voisines, mes voisins. Déjà on sent la grogne populaire monter face à la hausse faramineuse des prix et devant les migrations forcées, effets pervers du processus de gentrification. Ce serait si facile d’ériger des barricades aux cinq entrées de notre quartier! Déjà, on ne peut quasiment plus rentrer ni sortir! Une fois le quartier isolé, on déclare l’autonomie politique et économique. On récupère les projets de condos pour en faire des logements sociaux et des entreprises autogérées. On bannie les voitures personnelles. On réquisitionne les bixis, les autobus, les Communautos, l’hélicoptère de M. Assad et quelques camions pour les mettre en libre-service. On arrache l’asphalte et on verdi. On construit des places publiques, des espaces conviviaux.  On se donne accès au fleuve.

Ce quartier vert, convivial, paisible  devient un exemple de vivre-ensemble pour le 21e siècle, cité de par le monde entier…

Et là, je me réveille. J’enfourche mon vélo. Je respire profondément (du dioxyde de carbone). Je lutte contre les obstacles. Je me rends au travail. Je déprime. Jusqu’au prochain rêve.

Anna Kruzynski

Résidante de Pointe-Saint-Charles

Ce texte a été publié samedi le 14 décembre 2013 dans La Presse: http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201312/13/01-4720768-une-ecolo-prise-en-otage-a-pointe-saint-charles-lance-un-cri-du-coeur.php.

4 commentaires

  1. Labouilloire dit :

    yeah! C’est trop vrai!

  2. Freda Guttman dit :

    I’ll do anything you say, Anna! I hope you send this to the media. Bravo Anna!!!!!!!

  3. Laurent dit :

    Anna t’es la meilleur.

  4. Labouilloire dit :

    ça marches-tu mautadine?

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